Le Dictateur
En réponse à la séance Le Triomphe de la Volonté, de Leni Riefenstahl, du 29 janvier à 20h00.
Lors de la Première Guerre Mondiale, un soldat maladroit s’écrase en avion. Suite à quelques années passées à l’hôpital, ce soldat, devenu amnésique, reprend son métier de barbier dans sa boutique, qui a été incluse dans un ghetto juif et tombe amoureux. Pendant ce temps Le dictateur de la Tomanie, Hynkel, qui ressemble physiquement beaucoup au barbier, met en place une discrimination contre les juifs. Or le barbier est lui-même juif. Arrêté le barbier est accusé de comploter contre le régime d’Hynkel. Incarcéré il finit par s’évader au moment où la Tomanie envahit l’Österlich. Les soldats confondent les deux personnages : Hynkel est arrêté tandis que le barbier pris pour le dictateur prend sa place et improvise un discours ou il défend la « Liberté, Égalité, Fraternité » de tous les humains.
« Avant le tournage, Le Dictateur provoqua la colère des diplomates allemands et anglais en poste aux Etats-Unis et mit Chaplin en première ligne des personnalités inquiétées par la Commission des activités antiaméricaines. Ce combat en faveur de l’idéal démocratique et de la paix est à lui seul un motif suffisant pour retenir l’attention de l’historien. Cependant, Chaplin fit suivre le générique du Dictateur de cet avertissement : « Toute ressemblance entre Hynkel le dictateur et le barbier juif est une pure coïncidence. » Sous un registre badin, il voulait ainsi signifier que l’essentiel n’était pas dans la tenue de ce double rôle, mais dans la tension qu’il entretint alors avec son double, Charlot.
Jusque-là, le « petit vagabond » avait porté par le langage de la pantomime une expérience sensible du monde, et, parce qu’il ne déclinait aucune identité nationale et qu’il ne s’exprimait pas dans sa langue maternelle, il avait touché le cœur des spectateurs de tous les pays. Son immense succès reposait sur une reconnaissance populaire, mais aussi intellectuelle, particulièrement dans la France des années 20 où beaucoup d’artistes et d’écrivains avaient exaltés son génie.
Fallait-il, en donnant la parole à Charlot, se résoudre à la mort du personnage qui avait rendu célèbre son créateur, et prendre le risque de s’exposer ainsi sans masque. L’appel lancé à la fin du Dictateur trahissait-il, par sa forme déclamatoire, l’impuissance à maintenir le film jusqu’au bout dans un registre esthétique et comique ? Conscient de ces enjeux, Chaplin avait griffonné cette note, que nous reproduisons en exergue sous sa forme manuscrite : « Le Dictateur est mon premier film où l’histoire est plus grande que le petit vagabond. »
Chaplin met en jeu son propre univers sous la pression des événements du monde. La grande histoire n’est pas seulement celle à laquelle il se confronte, mais aussi celle qu’il met en récit, en faisant se rejoindre les figures de Charlot et du barbier juif dans l’image du « paria ».
Christian Delage, Chaplin, la grande histoire, Paris, Jean-Michel Place, 2002.